La Polysémie dans le Décor

« Depuis le début de ma formation de scénographe, et globalement depuis mes premières expériences de spectateur, je suis fasciné par un phénomène étrange. J’ai peu à peu découvert que les objets scéniques, au sens large de tout ce qui se trouve sur scène, disent infiniment plus que les objets quotidiens.
  Sur scène, une chaise n’est pas qu’une chaise, elle peut être aussi tombe, abri, montagne ou bouclier. Sur scène, une porte n’est pas qu’une porte, c’est le paradis, l’enfer, la connaissance, le secret, la destinée... Au théâtre, un gigot peut devenir une arme, une soupière une carapace de rhinocéros et une maison peut s’effondrer autour de ses occupants sans que personne ne s’en rende compte. Et pourtant c’est compris. Mais qu’est-ce qui est compris ? Que les objets disent bien plus que leur forme physique. Il n’y a que peu de rapport entre ce qu’on voit et ce qu’on comprend. Ces objets dépassent leurs enveloppes et leurs utilisations habituelle pour acquérir d’autres emplois, aussi nombreux que riches. »

J’ai nommé ce phénomène d’après un terme de linguistique, la polysémie, qui désigne la capacité d’un mot à avoir plusieurs sens. J’ai ensuite appliqué ce terme au décor et aux objets scéniques. J'ai dû recourir à un exemple pratique, car le phénomène de la polysémie est particulièrement subjectif. Le spectateur peut tout à fait passer à coté d'associations d'idées mises en place par le metteur en scène.

J'ai choisi le Tartuffe monté par Stéphane Braunschweig au TNS comme base de démonstration. Pour ce spectacle j’ai trouvé sur internet et dans divers journaux de nombreuses impressions de spectateurs. Cela m’a permis de suivre le fil de leur pensée, de voir ce qu’ils ont vu et compris des signes qui leur étaient offerts et comment cela influence leur compréhension de la mise en scène et de la scénographie.

Après avoir analysé les effets de cette polysémie, j’ai travaillé sur les moyens mis en œuvre pour l’exploiter : le jeu des acteurs, le son, la lumière et enfin les mouvements de décors. J’ai alors illustré mon propos par d’autres travaux, comme ceux de Patrice Chéreau et Richard Peduzzi, les scénographes/designer de Numen/For Use, ou encore le Royal de Luxe.

  «La polysémie offre un décalage poétique et dramaturgique avec le réel. La scène devient sujet à interprétation pour un public qui se voit charger d’achever l’oeuvre par sa réflexion personnelle. La polysémie est donc d’une certaine manière un appel à l’imaginaire du public : celui-ci devient actif, pensant et interprète au cours de la représentation. Tout en étant doucement conduit, chacun, en fonction de son histoire, lit les signes offerts par la mise en scène et/ou la scénographie pour y trouver son propre récit. [Afin de pousser la réflexion plus avant] il faudra s’armer des outils de la sémiotique, la science de l’interprétation des signes. Celle-ci s’attaque à la reconnaissance de tous les symboles, qu’ils soient alphabet, pictogrammes ou gestuels. Il est intéressant de dresser un parallèle entre les signes émis au théâtre et ceux analysés par la sémiotique. Il existe bien des ouvrages portant sur l’interprétation des signes au cinéma, mais peu, en revanche, concernent le théâtre et encore moins le décor.»

 

  Ce sujet n'a pas fini de m'interroger. La réflexion ouverte dans ces extraits n'est pas close, et peut-être la reprendrais-je un jour...

 

 

Développé à partir de la conférence Changement de décors du 20 Janvier 2011 avec Stéphane Braunschweig, 
directeur du Théâtre de la Colline à Paris, metteur en scène et scénographe et Alexandre De Dardel, scénographe.
Directeur de mémoire : Philippe Lacroix

 

L'image d'introducion est un montage à partir de La trahison des images de René Magritte.